Claire

Claire est habitée par un drôle d’univers peuplé par des monstres, des boules gluantes, par des stroumpfs, par des chevaux, surtout les chevaux nain, oui, c’est trop mignon les nains, tout ce qui reste petit est trop mignon. C’est difficile d’imaginer tout ce qu’elle voit. Parfois la nuit, elle se parle toute seule. Mais Claire est aussi une femme de 35 ans, avec des rêves de femme, des désirs de femme. Alors elle part à la conquête d’un Prince charmant, de chevaliers, un monde où l’amour ne peut qu’être courtois. Et comme elle sait que dans notre monde à nous ce prince est bien loin d’exister, alors elle part à la conquête de ses héros à elle : Merlin, Arthur que ne cachent pas un Colin Morgan ou son partenaire de film, et elle part à la conquête de ce monde interdit pour elle via le net. Pour cela, il a fallu en découdre avec tant d’obstacles. Ne pas lire, ne pas écrire, oublier au fur et à mesure, se perdre sans cesse dans le dédale de la compréhension. Mais il y a Merlin au bout, et surtout COLIN MORGAN. Grâce à une simple tablette tactile pour le moment non dotée d’application car je ne suis pas douée, mais pas douée du tout en informatique !Vous pensez d’une aide ! Allez, on démarre :
C et O ça fait ? SO non Claire, C et O ca fait CO. C’est complique le français…
On continue.
L et i ça fait ?
LI
Je lui glisse l’oreille : « I et N ça fait IN, afin qu’elle ne s’emberlificote pas trop les pinceaux) . Alors L et IN ça fait ? LIN Oui, c’est bien.
Dis-moi le mot complet ?
Morgan.
Non Claire ce n’est pas ce qui est écrit. On recommence. Ne t’inquiète pas on recommencera autant de fois qu’il le faut.
« co” CO” “ l et in” LIN. Alors, ça fait? co CO l et in ça fait ? Lin. Allez on reprend. CO ça fait… l et in ça fait allez redit le mot entier maintenant :
« MORGAN ». Non, ce n’est pas ce qui est écrit. « THEATRE » , ce n’est pas le mot écrit Claire.
« CINEMA ». Non Claire ne lis pas dans ta tête, ne cherche pas dans ta mémoire, mais lis avec tes yeux ce que TU VOIS : MORGAN ! Non Claire, CO ça fait Co. Bien allez on continue. I et n ça fait IN Alors l et IN ça fait ?
CO LIN prononcé à l’anglaise maintenant ? (Ah le français !)
Bravo Claire !!!
On va essayer les demandes par le système vocal. (C’est compliqué aussi à apprendre). Il faut que tu fasses des demandes précises .
Claire : « s’il vous plait tablette je voudrais voir les dvd de merlin avec Colin Morgan s’il vous plait merci ».
Claire, c’est une machine, ta question est trop longue. Allez, on scande les syllabes avec la main et il faut bien articuler.
Claire : « S’il vous plait pourrais-je avoir toute la filmographie de Colin Morgan…
Surprise : la tablette a répondu ! Wikipédia : Colin Morgan est né en ……. Etc etc. Qu’est ce qu’on rigole ensemble.
Reformule ta demande en faisant très court (et la Claire panique, le système un son une lettre ne fonctionne pas. Elle a trop d’émotions)
Qu’est-ce qui est écrit sur ta barre google, tu dois apprendre à vérifier toute seule ce que tu as écrit :
. « P »et « a » « PA » P et a PA et R ? PAR«, bien, continue : T et E ? PE, N et AI ; ai ca fait le son è. Alors N et AI, NAI . Bien Claire Continue. R et E, ça fait ? « RE. » Bravo. Maintenant dis le mot complet ; R t e i Ti PARCl allez recommence….. « partenaire ».
C’est ça que tu as demandé ? Non ! Et elle pouffe de rire. Mais comment la tablette en est arrivée à ecrire « partenaire ? », on se le demande !

Et cela dure des heures à naviguer, à rire ensemble, à faire des trouvailles improbables. Le pire c’est que c’est juste pour chercher des images (c’est le cadeau), ou des vidéos.
Mais en 6 mois, Claire a appris à naviguer toute seule sur sa tablette. C’est génial.

Elle nous tue avec son Colin Morgan. Pourtant, nous, nous lui expliquons qu’il est trop maigre, qu’il est trop palot qu’il ne parle pas le français. Elle nous bombarde de Colin Morgan. Allez, fée clochette est arrivée sous forme de super tablette tactile. Et là, il a bien fallu qu’elle s’y mette notre petite Claire, à essayer de décrypter. A force de faire et de refaire le geste retour en arrière, en dessin, au propre au figuré… Savez-vous combien d’opérations il y a pour naviguer seul sur le net, quand vous ne savez pas reconnaitre les pictos, (vous savez : ceci est une pipe. Non, c’est la REPRESENTATION d’une pipe. Que c’est compliqué.) les symboles, que la droite de la gauche ne passent pas toujours par les mêmes chemins, et surtout, quand vous êtes comme Claire, quelqu’un de si social, quelqu’un qui veut toujours nous plaire et ne pas nous blesser, quelqu’un qui ne veut pas décevoir et qui du coup a inventé des tonnes de stratagèmes pour nous tromper. Tu es sûre que tu sais ce que tu écris ou que tu sais lire ce numéro de téléphone ?
Il faut comprendre que quand on a autant de cœur, c’est toute l’émotion qui revient au galop au moindre apprentissage. Peur de ne pas y arriver. Peur que cela recommence comme avant quand elle a réussi à mémoriser un temps quelque chose puis que ça a été à nouveau totalement englouti. Vous avez vu ses dessins ? Comme s’y retrouver ? Mais elle si, elle sait se retrouver dans ses dessins. Là il y a un cheval, là c’est une grenouille, là c’est bébé monstre. Tout se mélange pour nous. Mais, parfois, pour elle aussi. Le temps agglutine tout. Les gens, ses amis, Colin Morgan, tous ceux à qui elle pourra demander de lui chercher ses papiers radiographie, ses papiers son et lumière, sa musique, Colin Morgan en personne si elle pouvait le demander. Et même si nous avons assimilé que ses désirs sont comme des puits sans fond, qu’elle n’est jamais rassasiée parce que ce qui compte pour elle, ce n’est pas de trouver mais de combler un manque qui jamais ne se comble. Parce Claire a une foi inextinguible. Elle rêve, elle sait qu’elle trouvera, elle sait qu’elle y arrivera. Elle est bluffante, elle m’impressionne..
Mais elle a toujours fait comme ça. La vie lui donne raison. Elle est comme dans une rue de Shanghai ou rien ne fait référence à rien. Elle avance à tâtons. On lui dit STOP ? Dangereux, attention interdit. Elle sait, elle, qu’elle y arrivera, car elle pousse des portes que nous nous n’oserions jamais franchir. Parce que Claire a développé tellement d’intelligence pour survivre. Et survivre pour elle, c’est se projeter, c’est vouloir tel ou tel objet de son désir, c’est continuer de porter l’étendard de sa foi. Maintenant, Claire, c’est aussi autre chose. C’est le côté sombre, le manque perpétuel, les crises récurrentes, l’asphyxie, l’attente, les déceptions, c’est notre fatigue qu’elle ressent face à ces questions récurrentes et obsessionnelles, c’est l’angoisse, c’est le manque de structures temporelles, c’est le besoin inassouvi de combler, c’est la peur que si elle ne contrôle pas tout dans sa vie, alors les choses lui échapperont. Et elle entre dans le monde des crises, elle est envahie, elle nous envahit. Le ton monte, le ton s’échauffe, tout le monde s’épuise, ses parents s’inquiètent que cela ne dépasse les bornes, parce que cela aurait de graves conséquences. Car comme toute personne ayant la foi, elle pense que si elle ne fait rien, les choses se feront contre elle. Alors chaque geste est aussi tendu qu’un arc. Elle porte le geste de la danse dans la tête, tout est dans la tête. Même là, elle contrôle, bien qu’elle danse magnifiquement bien.
Alors un jour, ce qu’elle ne peut trouver sur sa région, soit un cours de danse ouvert « pour tous » sauf pour des personnes comme elle, et bien cette possibilité de danser vient dans St Philbert du peuple. Grâce à Gabriel qui est venu « exprès » la faire danser, durant un stage de Cœur d’Ours. Trois jours merveilleux pour elle. 3 jours où l’improvisation a pris tout son sens. Pas de déséquilibre, de pieds qui fourchent. Toujours une compréhension de l’autre et de l’espace, à tout moment, quelle que soit la position d’équilibre ou de déséquilibre de son corps. C’était magique et encore une fois : bluffant. Nous avons photographié ces instants de magie pour eux.
A 35 ans, elle réalise son rêve de danser comme elle l’avait fait avec Maurice Béjard qui l’avait remarquée lorsqu’elle était petite et pleine de promesses. Mais voilà, en plus du reste il y a quelques complications physiques qui ont stoppé net ses rêves de faire du cheval, de la danse, de la gymnastique. Et pourtant quel bonheur de voir Claire danser. Elle n’est plus la même, sa perception de l’espace est totale alors que sur papier, parfois, elle se perd.
Alors nous mettons des chevalets debout lorsqu’elle danse et nous faisons directement des rapports entre son corps qui danse et le dessin. On essaye de mettre en phase l’impression physique, le ressenti physique de la danse sur le dessin qui ne passe pas par le même processus d’apprentissage (la main se fige immédiatement) on travaille les aspects plastiques du cerveau. Et ça marche !
Alors, car Gabriel a dû retourner à la fac de Rennes, où aujourd’hui il prépare un Master recherche en Arts Plastiques, alors je me jette à l’eau. Claire a besoin de danser et de musique pour apprendre, c’est évident. Alors, une fois encore, je bricole quelque chose et rajoute des séances de danse avec elle en relation directe avec ses perceptions.
Nous sommes justes des personnes vivant dans la proximité. J’ai trop de liens avec elle. Mais elle me donne aussi tellement de choses. Et la vie n’est pas toujours juste ni facile. Elle a besoin de se détendre, d’apprendre qu’elle n’est pas obligée d’avoir un contrôle sur tout car les choses extérieures ne dépendent pas toujours de sa prise sur eux. Qu’elle ne peut agir que sur elle. On apprend à méditer ensemble, à promener les yeux dans la tête lorsqu’ils sont fermés. A inspirer profondément et à expirer doucement jusqu’à bloquer le souffle presque jusqu’à l’apnée. Le souffle de sa respiration s’affine. Le cœur se met à battre de plus en plus lentement. Puis, portée par la musique, petit à petit elle entre dans l’univers magnifique de la visualisation mentale. La musique nous accompagne doucement. Le monde extérieur n’a plus d’emprise sur elle, elle se détend, devient souple comme une liane et progressivement elle se laisse aller à être autre chose qu’elle-même. Elle devient algue retenue doucement sur le rocher. Elle devient mouvement de tige agitée par les courants. Elle devient dauphin, autre animal qu’elle adore. Elle nage en harmonie retenant son souffle doucement et petit à petit son corps change de nature. Cela peut durer une heure, parfois plus. Elle en revient détendue, heureuse, elle n’a plus peur, son émotion ne lui bloque plus le passage, elle peut apprendre et surtout elle peut être en harmonie avec le monde qui l’entoure : les crises se sont considérablement espacées, elle reste plus à sa place avec les gens sans ressentir de manque particulier. Elle a compris qu’en agissant sur son cercle à elle agit aussi sur celui des autres en étant en paix avec elle-même.
Claire est une personne merveilleuse qui nous ramène à tout moment dans une réalité qui ne nous ait pas commune. Lorsqu’elle est là, nous faisons tous attention à ce que nous disons, nous allons moins vite, faisons moins de bêtises dirai-je. Elle nous rappelle combien nous sommes des êtres sociaux parfois bien rudes et incommodes. Elle doit apprendre nos règles et les assimiler. Elle représente le petit prince tombé de sa planète. Nous nous faisons du bien mutuellement. La vie est simple quand on vit à la campagne et qu’on peut ouvrir sa porte et offrir quelques moyens.
Ses moments de plus grande joie sont lorsque se déroulent les stages de Cœur d’Ours et qu’elle est avec les jeunes. Elle a appris, bien sûr, combien leurs visites sont aléatoires, ils font ce qu’ils peuvent car ils ont leurs cours, le travail, etc. Mais elle sait qu’ils pensent tous à elle. Elle est rassérénée maintenant. Elle a une véritable vie sociale.
Ce texte, elle l’aura mais de façon enregistrée. Pour souligner son travail de jeune artiste, ses peintures, ses pastels, et le diaporama qui la montre en train de danser avec Gabriel. Je présenterai ses œuvres sur ce blog, patience…
Elle pourra ainsi, chez elle, aller chercher ce lien sur sa tablette et devenir quelqu’un, pour nous certes, mais aussi pour les autres.

Je tiens aussi à dire que ses gens sont des gens formidables. Nous avons appris à nous connaitre, à cheminer ensemble,  nous poser de bonnes questions. Quel courage et quelle honnêteté ! Sincèrement, je leur tire mon chapeau.Ce sont de sacrées leçons de vie!
Peut-être qu’un jour, grâce à ce type de témoignage, des cours de peinture, de danse, de musique, d’apprentissage de la lecture ou de l’écriture même, pourront se faire autrement que sous l’étiquette « handicap » ou « TED », enfin toutes ces étiquettes qui font oublier le simple droit de pouvoir être « autre » que les autres et de partager la vie d’une collectivité digne de ce nom.

Je tiens aussi à dire que c’est au regard de toutes les heures passées avec elle que j’ai pu faire du lien avec les formations que j’ai reçues en matière d’autisme, (qui ont une extension dans bien des domaines) et que j’essaye, autant que je peux, avec des moyens hyper restrictifs, de contribuer à la mise en place du dessin et de l’utilisation directe par le dessin « sur le vif » de pictogrammes dans des ateliers d’art. Le lien entre le dessin, la gestuelle, la respiration, la concentration, et sa propre représentation dans l’espace-temps est incontestable.
Je conseille vivement à tous les arts plasticiens de se former à la communication par l’image, (ce que nous faisons tous instinctivement quand le langage parlé n’est pas suffisant), à la langue des signes et au braille.

Pour tous renseignements supplémentaires, vous pouvez aller consulter le site de » Coup de Pouce pour l’autisme » ou sur les sites concernant l’autisme et les aspects sensoriels de la personne. Je ne mettrai jamais assez l’accent sur ces paramètres de la personne. Ils nous concernent tous, y compris les enfants que l’on prive de la nécessite de l’apprentissage par l’expérimentation sensorielle: il faut faire pour comprendre. Louper pour réussir. Se chercher pour se trouver. Bref, il faut apprendre hors du contexte de la réussite. La pression sociale sur les enfants est écrasante. Elle tue leur créativité et leur pouvoir de réflexion par eux-mêmes.
Je conseille aussi de consulter les approches éducatives alternatives telles que Montessori, Steiner ou autres. De toute façon cela ne fait pas de mal de revisiter nos approches pédagogiques surtout quand on assiste à des formes de maltraitances dont nous pourrions bien nous passer. Sans prétendre révolutionner tout, on peut au moins essayer de faire avancer les choses, dans le respect des uns et des autres. Mais on ne peut pas ne rien faire quand on est en place.
Je peux dire que quel que soit le handicap de la personne, il est possible de « donner une parole » à la personne, encore faut-il se former, s’informer et se remettre en questions perpétuellement. Il n’y a aucune certitude à avoir, seulement des convergences.
J’espère que ce témoignage sera suivi de beaucoup d’autres bricolages du genre.

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